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| La légende de Deirdre et des fils d'Usna
(parfois appelée La légende de Deirdre des douleurs)
est une des plus populaires de la tradition orale irlandaise, et plusieurs
versions en ont été écrites entre le IXe et le XIXe
siècles. Dans les versions les plus anciennes, Conchobar était
le père de Deirdre. On suppose que ce lien de parenté fut
considéré comme trop incestueux et donc modifié dans
les versions ultérieures.
Cette histoire témoigne des premiers liens culturels entre l'Ecosse (encore appelée Calédonie) et l'Irlande. Les noms sont ici présentés dans leur version irlandaise. Fergus, par exemple, de son nom complet Fergus mac Roigh deviendrait Ferchar mac Ro dans une version écossaise. Parmi les premiers recueils de littérature celte, c'est un des trois contes les plus tristes d'Erinn, avec Les enfants de Lir et Les enfants de Turineann. La force du caractère de l'héroïne, Deirdre, est également un élément typiquement celtique. On observera ainsi que c'est elle qui fait des avances au héros, Naisi, et non l'inverse. Dans certaines versions, après la mort tragique de Deirdre et de Naisi, le roi Conchobar les fait ensevelir dans deux endroits distincts, par jalousie. Deux arbres poussent alors sur les tombes des amants, et se rejoignent pour s'enlacer. On retrouve la description des arbres qui s'entrelacent ainsi dans d'autres histoires d'amour, notamment dans une version de Tristan et Yseult. La version ici présentée est issue d'une traduction de Charles-Marie Garnier parue en 1969, dans un recueil intitulé Contes et légendes du pays d'Irlande (Nathan). |
| «Conchobar, roi d'Ulster festoyait un soir
avec les chevaliers de la Branche Rouge chez son conteur favori, quand
on vint leur annoncer que la femme de leur hôte venait de donner
naissance à une fille d'une étonnante beauté.
Le roi envoya aussitôt son meilleur druide astrologue tirer l'horoscope
du petit être. Le druide alla consulter les astres, revint, se recueillit
un moment et se levant, dit aux commensaux :
- Cette nouvelle-née aura nom Deirdre ou la larme. Elle méritera ce nom. Elle attirera malheurs sans nombre sur l'Ulster et l'Irlande et, pour elle, beaucoup de héros connaîtront l'exil et beaucoup la mort. Les chevaliers furent d'avis qu'il fallait sur l'heure tuer l'enfant. Mais le roi, levant sa dextre, dit : - Non pas. Il serait indigne de la Branche Rouge de commettre une vilenie pour esquiver des maux qui ne sont que possibles. Je ferai élever l'enfant de telle manière qu’elle sera à l'abri de tout mal. Ensuite, je ferai d'elle ma femme, prenant ainsi sur moi tout le risque. Dans un vieux fort entouré de jardins et de hauts remparts, Conchobar fit placer l'enfant, qui n'eut auprès d'elle qu'un tuteur et la druidesse de confiance du roi, Lavarcame. Grandissant ainsi dans la solitude, elle parvint à l'âge du mariage, et elle l'emportait sur toutes les vierges de son temps par l'air réfléchi, la passion de ses yeux et la grâce de toute sa personne. Un jour qu'il neigeait, elle aperçut du sang frais, que son tuteur venait de renverser dans la cour. Un corbeau vint le boire. Rêveuse, l'adolescente dit à Lavarcame, sa poétesse: - J'aime ces trois couleurs et je voudrais que mon fiancé pût avoir les cheveux aussi noirs, les lèvres aussi rouges et la peau aussi blanche. Cette nuit, j'ai vu en rêve ce jouvenceau et je me demande s'il existe au monde. - Il existe, répondit Lavarcame. Un des jeunes chevaliers du roi lui ressemble comme un frère. Il s'appelle Naisi. Naisi et ses deux frères Aïnli et Ardann étaient les fils d'Usna, les chevaliers favoris de la Branche Rouge, courtois, accomplis dans la paix, adroits et avisés à la chasse braves et triomphants à la guerre : - S'il en est ainsi, répondit Deirdre, je n’aurai de contentement que tu ne me l'aies amené. - Ignores-tu le danger que tu nous fais courir ? Si le tuteur apprenait pareille chose, il la dirait au roi et le courroux royal brise tout devant lui. Deirdre ne dit mot. Des jours et des jours, elle resta triste et taciturne, et le souvenir de son rêve remplissait ses beaux yeux de larmes. Lavarcame, qui l'aimait tendrement, prit pitié d'elle. A l'insu du tuteur, elle s'arrangea pour réunir les jeunes gens. Ils s'éprirent l'un de l'autre et Deirdre se promit de n'épouser jamais homme ou roi que Naisi. Sans attendre que Conchobar eût vent du mariage, Naisi et ses frères, réunissant trois fois cinquante guerriers, trois fois cinquante serviteurs, trois fois cinquante femmes et trois fois cinquante limiers, s'embarquèrent secrètement pour la Calédonie. Ils furent bien accueillis par le roi du pays et enrôlés dans ses troupes. Ils gagnèrent sa confiance par leur courage et leur mérite. Par prudence, ils tenaient Deirdre à part, préférant que le roi d'ici ne la vît point. Tout alla bien jusqu'au jour où passant devant la demeure de Naisi, l'intendant royal aperçut le chevalier et sa femme sur leur lit de repos. Il courut chez son maître. - Sur ton ordre, ô roi, je cherche depuis longtemps une compagne digne de toi. Je viens enfin de la trouver. Deirdre, compagne de Naisi, et qui plus qu'aucune autre mérite d’être la reine du monde occidental. Débarrassons-nous de Naisi et prends Deirdre pour épouse. Le roi eut la bassesse d'accepter et d'ourdir un complot pour égorger les fils d’Usna. Les trois frères, qui s'étaient fait aimer, furent avisés à temps. Mobilisant tous leurs gens, ils s'enfuirent une nuit sans lune et, à sauve distance, installèrent leur camp dans un district écarté, rude et sauvage. Ils avaient grand peine à trouver dans la chasse et la pêche de quoi se nourrir. D'instinct, ils s'étaient rapprochés du rivage, qui, au loin, regardait Erinn. Vers ce temps, le roi Conchobar donna un festin dans sa demeure d'Emain. A la fin du repas, il dit aux chevaliers de la Branche Rouge: - Je suis heureux de vous recevoir dans ma demeure. Soyez francs et dites-moi si, à vos yeux, il n'y manque rien. Tous furent d'avis qu'il n'y manquait rien. - Si, reprit le roi, il nous manque les fils d'Usna. - oui, firent tous les nobles. - C'est grand' pitié de les savoir en exil et en détresse. Ils étaient le bouclier d'Ulster et c'étaient de bons camarades. - Qu'ils rentrent donc, reprit le roi. Ils feront leur soumission et je leur rendrai leurs demeures et leurs terres. Alors même qu'il prononçait ces paroles amies, la traîtrise était dans son cœur, car il ne pardonnait pas à Naisi de lui avoir ravi Deirdre la Passionnée. Le festin terminé, il appela Fergus et lui dit : - C'est toi que je charge de ramener les fils d'Usna et leur clan. Porte-leur mon message de paix et de bonne volonté. En gage de sécurité, tu te remettras toi-même entre leurs mains. Or retiens bien deux choses. Dès que tu auras remis le pied sur le sol d'Ulster, va droit au château de Barach, debout sur la falaise. Et veille à ce que les fils d'Usna ne s'arrêtent nulle part et ne prennent en Erinn aucun repas avant celui que je leur offrirai. Ami de Naisi et de ses frères, Fergus accepte la mission avec joie, sans aucun soupçon, et part avec ses deux fils, Illann et Buinn, et son porte-bouclier. De son côté, le roi Conchobar fait venir Barach et lui dit : - Prépare un festin pour Fergus, à son retour de Calédonie, et invite-le avec les fils d'Usna. Barach dit qu'il accomplirait le désir du roi. Il faut se souvenir qu'en ces temps lointains, au moment où ils entraient dans la Branche Rouge, les chevaliers prenaient tels ou tels engagements, qui les liaient pour la vie. Ils ne pouvaient violer ces vœux sans être déshonorés et mis au ban de la chevalerie. Or, parmis les obligations jurées de Fergus, était celle de ne jamais refuser l'invitation à un festin. Le roi et Barach ne l'avaient pas oublié. En abordant en Calédonie auprès du campement des fils d'Usna, Fergus, en bon chasseur, poussa son appel familier. Les fils d'Usna étaient dans leurs abris. Un échiquier de bois poli gisait sur les genoux de Naisi et de Deirdre, qui faisaient une partie. Au premier appel, Naisi tendit l'oreille et dit - Celui qui hèle est un homme d'Erinn. - Non point, répliqua Deirdre, c'est un Calédonien. Quelques instants après retentit un second appel. - C'est là certainement, dit Naisi, un homme d'Erinn ! - Non vraiment ! répéta Dëirdrée. Et qu'importe ? Continuons notre partie. Au troisième appel, plus long et plus vibrant, Naisi se dressa et dit : - Je reconnais la voix : c'est l'appel de Fergus! Et il envoya aussitôt son frère Ardann à sa rencontre. Déïirdrée avait dès l'abord reconnu la voix de Fergus. Elle gardait pour elle ses pensées. Cette visite ne présageait rien de bon. Quand elle s'en ouvrit à Naisi, il lui dit : - Pourquoi, ma reine, me le cacher ? - Cette nuit, répondit-elle, une vision s'est glissée en mon sommeil. Du château royal d'Emain trois corbeaux vinrent nous apporter trois gouttes de miel et, en échange, fls emportèrent trois gouttes de notre sang. - Et qu'augures-tu de cette vision ? - Le message de Conchobar est de miel, mais son intention est de sang. Cependant Ardann, ému de revoir ses anciens camarades, leur avait donné chaude accolade. Il les amena à Naisi et Deirdrée, qui leur offrirent aimable accueil. - Je vous apporte les salutations du roi, dit Fergus. Si vous rentrez, il est prêt à vous rendre vos biens et vos prérogatives de la Branche Rouge. - Il ne convient pas que le clan d’Usna rentre en Erinn, dit Deirdre. Ici il est son maître. - La terre maternelle vaut mieux encore que l'indépendance, répliqua Fergus. - Je suis plus libre ici, ajouta Naisi, mais Erinn est plus chère à mon cœur. Il avait parlé sans l'assentiment de Deirdre, qui continua de combattre l'idée du retour. - Vos amis en Ulster sont légions, dit Fergus. Même si vous n'aviez qu'ennemis, ne suis-je pas votre otage et votre garantie ? - En toi, Fergus, conclut Naisi, nous avons pleine confiance et nous partons ! Le lendemain, un vent favorable porta leurs galères au pied de la falaise où se dressait le château de Barach. Pendant qu'on débarquait chevaux et bagages, Deirdre s'assit sur un rocher élevé, d'où elle pouvait apercevoir les bleus promontoires de Calédonie, et, dolente, elle chanta cet adieu : Chère
me restera l'âpre Calédonie,
J'aimais
à sillonner ses rivières marines
La terre
où l'on aima, c'est la terre vitale
Adieu, Calédonie,
où j'ai connu la joie
En accueillant les exilés, Barach dit à
Fergus :
En sa demeure, Conchobar pensait à Deirdre.
Soudain, il appela un des chevaliers, Trendorn.
Rassemblant ses dernières forces, le fidèle
Illann jeta ses armes dans le fort de la Branche Rouge, lanca aux fils
d'Usna un dernier appel à la rescousse et, glissant sur l'herbe
verte, il sentit s'obscurcir en ses yeux la lumière et rendit l'esprit.
Les lions
généreux ont fermé leur paupière
Les torches
de bravoure ont éteint leur lumière
Ils étaient
mon rempart contre les loups sauvages
Parfois
ils me dressaient un frais lit de feuillages,
Ils m'emportaient,
ils me berçaient de leurs voix graves
Ils étaient
beaux, ils étaient bons, ils étaient braves,
L'épieu
levé, quand ils abattaient les daims fauves,
Ils exultaient,
si j'admirais de mes yeux mauves
Par-dessus
roi jaloux j'avais élu mon maître,
Avec lui
que je perds, je m'en vais disparaître,
Que j'aimais
cette vie indépendante et rude
Où
notre amour brûlant peuplait la solitude
La traîtrise
a dompté ta royale cavale,
Je veux
accompagner ton âme trop loyale,
Amis, creusez
la fosse et plus large et plus creuse,
Deirdre
y veut dormir toute sa mort, heureuse
Quand elle eut achevé d'exhaler sa plainte, elle se laissa choir sur le corps de Naisi et tout aussitôt cessa de vivre. Ils dressèrent sur la tombe un grand cairn de pierres et gravèrent en hautes lettres ogham le nom de Deirdre et des trois fils d'Usna.» |