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| Le réveil des fées
Le romantisme du XIXe eut entre autre le mérite de réveiller au sein des populations européennes la connaissance des fondements mythologiques et des contes populaires de leur propre civilisation. Les exemples sont multiples, mais pour s'en donner un, il suffit de penser aux opéras wagnériens, fondés sur la mythologie germanique la plus ancienne. En France, ce réveil fut moins spectaculaire, le romantisme du XIXe donnant lieu à une littérature principalement sociale. Mais la naissance |
| des études celtiques dans les sciences historiques
date de cette période ; en outre, la prise de conscience d'un certain
substrat celtique de la société française l'amena
à se repositionner vis à vis de "nos ancètres les
gaulois", en cessant de les considérer simplement comme des barbares
hirsutes. La Grande Bretagne vit aussi une telle rennaissance, notamment
grâce à la large diffusion des légendes arthuriennes.
Une nouvelle génération de poétes (dont le cas Ossian,
dont il a déjà été question dans la partie
consacrée à la musique), de peintres, de musiciens remit
au gout du jour et pour longtemps les légendes anciennes.
Au XXe siècle, le mouvement explosa avec des auteurs que tout le monde connaît : Tolkien en premier lieu, qui a puisé aux sources de toutes les plus anciennes légendes de l'Europe, à commencer par celles du Pays de Galles ; c'est aussi le mythe arthurien, réédité dans toutes ses versions, mais aussi revisité par les auteurs modernes. De nos jours, le cinéma lui même assure la diffusion de toutes ces légendes, avec un film aussi magistral que Excalibur de John Boorman; qui reste probablement la meilleure adaptation cinématographique du cycle arthurien, sous la forme d'une fresque hiératique sur laquelle plane tout le temps ce souffle de merveilleux et de mystérieux. La version des Monty Python, Sacré Graal, est à voir aussi, mais pour d'autres raisons... |
Les légendes arthuriennes ont bercé l'imagination de nombreux artistes. Ici, réplique l'épée excalibur, dans la cour du chateau de Taunton, Somerset, Angleterre. |
| Arthur était il celte ou franc ?
Entendons le bien : le cycle arthurien, il faut le comprendre, n'a dans l'esprit des chroniqueurs médiévaux véritablement pas grand chose de celte, au plan culturel. Il suffit pour s'en convaincre de constater que la version de Thomas Malory, qui fait référence dans le monde anglo-saxon, noie véritablement le mythe et les personnages sous la place prépondérante de la chrétienté. La version de Chrétien de Troyes, qui lui est un peu antérieure, et plus populaire sur le continent, fait plus de place à l'extraordinaire. Mais dans les deux cas, ces chroniqueurs n'ont certainement pas souhaité représenter la réalité de la société bretonne des alentours du Ve siècle, qui est pourtant la véritable période ou les évènements rapportés seraient survenus. Il y a une seule bonne raison à cela : il ne connaissaient strictement rien à la réalité de cette société, qui s'était déjà perdue dans les limbes de l'histoire. Troyes comme Malory ont transposé l'histoire de ce roitelet celte que fut Arthur en utilisant les paradigmes culturels et sociaux de leur propre époque : la féodalité et la chevalerie comme base sociale, l'amour courtois comme règle morale Or la société bretonne du Ve siècle n'avait évidemment pas grand chose à voir avec cela. L'amour courtois est une invention franco-française du bas moyen-âge. Quant à la féodalité, elle n'est véritablement apparue en Grande Bretagne qu'avec l'invasion Franco-Normande de Guillaume au XIe siècle. Cette féodalité - et les règles de fidélité qui en découlent - est certes une forme sociale issue de la société indo-européenne, qui pourrait ressembler un peu aux notions de clientèle celte, la notion de vassalité pouvant alors se rapprocher de l'ambact celte (voir le petit lexique celte). Mais comparaison n'est pas raison : la féodalité est une forme plus proche de la tradition germanique christianisée que de la mentalité celte, dans la réalité sociologique et historique. En outre, il a fallu attendre les auteurs modernes comme Marion Zimmer Bradley pour que soit posée dans le cycle arthurien une des question sociale fondamentale qui devait agiter cette époque : la disparition progressive du paganisme celte au profit du christianisme. De plus, ce n'est que tardivement, c'est à dire au XXe siècle, que l'on a pu cerner la réalité de l'existence ou non de ce Arthur. Elle ne fait pas l'unanimité. |
Barde devant un baron normand, scène du XIIe siècle |
Donc, on ne peut en aucun cas se servir des légendes arthuriennes pour analyser la société celte, au contraire des mythes irlandais. Si certains éléments qui s'y trouvent puisent évidemment leur origine dans la tradition celte (comme l'île d'Avalon - l'autre monde - et la figure de Merlin, que l'on peut évidemment assimiler à celle du druide), les fondements culturels du cycle arthurien sont vraiment trop éloignés de la réalité de la société bretonne du Ve siècle. Ce cycle n'est donc qu'une extrapolation idéalisée de la société médiévale française matinée de quelques éléments tirés des légendes populaires galloises, déjà bien déformées par les siècles et par l'étouffoir du christianisme. Il faut également savoir, pour comprendre l'utilité sociale du cycle arthurien, que la rédaction de celui-ci a véritablement été commandée par les rois Franco-Normands après l'invasion de 1066 pour célébrer leur victoire sur les anglo-saxons, déjà défaits par Arthur. Les successeurs de Guillaume le conquérant entendaient ainsi clairement se présenter comme les héritiers d'Arthur, revenus du continent pour achever la soumission des saxons (une importante partie des hommes de Guillaume étaient bretons, jusqu'à un tiers estiment certains). |
| Mais ne jouons pas les rabat-joie
rationalistes. Il faut aussi reconnaître ceci : si au plan scientifique,
la valeur du cycle arthurien est quasi nulle, au plan littéraire,
de l'onirisme et de l'esthétique, c'est évidemment une oeuvre
jamais égalée, et elle mérite amplement sa réputation
; qui plus est, au plan purement ludique, certains auteurs modernes ont
su lui rendre une part de cette celticité que les chroniqueurs médiévaux
lui avaient enlevé (Pour des exemples, voir à la partie à
venir des Romans). Les aventures épiques qui nous sont dépeintes
ont rempli l'imagination de millions de personnes, à juste titre.
Qui plus est, même si le fond des légendes arthuriennes n'a
pas grand chose de celte, sur la forme, elle correspond à cette
vieille tradition bardique du conteur de légendes, et se rattache
donc dans son style aux exploits des héros, qui excitaient l'imagination
des rois celtes. Au XIXe et au XXe siècles, d'ailleurs, de grands
peintres, notamment anglo-saxons ont trouvé dans le renouveau des
légendes arthuriennes une source unique d'inspiration. Cliquez
ici pour en découvrir les plus beaux exemples.
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La gigue des korrigans, P. Morgérou, éditions "Avis de tempête" |
Légendes d'hier et d'aujourd'hui
Mais la geste arthurienne n'est pas la seule qui mérite notre attention, car il est nombre de légendes populaires, plus ou moins déformées par les siècles, plus ou moins conformes à la réalité de la société celte, qui nous sont parvenues : toutes les légendes populaires irlandaises, bretonnes ou galloises, nombreuses et variées, puisent aussi dans le fond mythologique celte : les korrigans, géants, lutins, fées qui les habitent sont directement issus de là. Les Thuatha dé Danann sont aussi sans aucun doute possible ces elfes fabuleux, à la beauté légendaire et aux nombreux pouvoirs magiques. La banshee irlandaise nous vient de "ban sidhe", littéralement "femme du tertre", les sidhe étant dans la tradition du Lebor Gabala les tertres sous laquelle se réfugièrent les Thuatha dé Danann après qu'ils eurent été vaincu par les fils de Miles, les gaëls, qui se rendirent maître de l'Irlande et qui le sont encore. Au fil des siècles, ces Thuatha dé Danann |
| se transformèrent dans l'inconscient collectif en
ces fées et lutins invisibles qui peuplent les légendes populaires,
et dont nombre d'auteurs de Fantasy se sont inspirés (Moorcock
avec
le cycle des épées, Simak avec au Pays du
mal, et Tolkien, évidemment. Mais il y en a de nombreux autres...)
Vous trouverez en cliquant sur les liens suivants quelques légendes populaires bretonnes et irlandaises. Ces légendes montrent que les créatures et les êtres mythologiques de la religion celte existent toujours dans l'inconscient collectif et dans le bagage culturel des pays celtes, ou ils furent très vivaces encore jusqu'au milieu de ce siècle. - Une légende bretonne : les Morgans de l'ïle d'Ouessant. - Un conte irlandais : le champ du lutin. |
Les cavaliers de la sidhe, John Duncan, toile a tempera, 1911 |
| Profitez-en également pour
jeter un oeil sur les légendes des îles britanniques, si vous
ne l'avez pas déjà fait en consultant la partie "Histoire":
- La saga de Cuchulàin - La légende de Deirdre et des fils d'Usna |
| Une nouvelle génération
D'ailleurs, si actuellement, les gens ne croient plus aux contes de fées, en tout cas le disent-ils, une nouvelle génération de conteurs et d'écrivains, de créateurs, de cinéastes, s'est relevée pour les rescuciter. On peut citer quelques exemples récents de livres et de films ou de programmes télévisés : - le secret de Roan
Inish, un film américain (cinéma indépendant
: aucun producteur de Hollywood n'est venu fourrer ses gros doigts gras
là dedans) de John Sayles (réalisateur de Passion fish,
avec
Mary Mac Donell), d'après Secret of Ron More Skerry, de Rosalie
Fry ; avec Mick Lally, Eileen Colgan et John Lynch, sur une très
belle bande son de Mason Daring, entièrement composée de
mélodies traditionelles légères et agréables
à peine arrangées, et entièrement interprétées
sur des instruments trad' : pas d'orchestre symphonique à rendre
sourd. Ce film a été entièrement tourné en
décors naturels dans le comté de Donegal, au nord ouest de
la République d'Irlande. Les acteurs sont d'ailleurs tous peu ou
prou irlandais, avec un accent à couper au couteau qui ne s'invente
pas. A voir en V.O. !
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- Le cycle des elfes, de Jean Louis Fetjaine (Belfond, trois tomes sortis : Le crépuscule des elfes, 1998 ; la Nuit des elfes, 1999 ; L'heure des elfes, 2000) mèle assez habilement les mythes irlandais, la fantasy et les légendes arthuriennes, sur fond de disparition du paganisme celtique au profit du christianisme. Il y a beaucoup d'innovations et de trouvailles dans cet ouvrage, merveilleux et nostalgique, même si ce n'est évidemment pas - mais qui pourrait y prétendre ?!? - du niveau de Tolkien. - Le film d'animation Excalibur de la Warner brothers, sorti en 1998, puise comme beaucoup d'autres dans le cycle arthurien, y ajoutant cependant une esthétique plus celte, quant aux décors du chateau de Camelot, notamment. Un film de bonne facture, certes très holywoodien et sans doute réalisé par des transfuges de chez Disney, mais distrayant et agréable pour l'oeil. Ces exemples, choisis comme les plus récents parmi de très nombreux autres, montrent que tous ces récits mythologiques retrouvés, ces légendes populaires, ces personnages féériques ont guidé l'imagination de nombreux auteurs et artistes contemporains, dans tous les domaines. Comme quoi, il en est encore qui croient aux contes de fées...
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